La traite négrière à Bordeaux

Aujourd’hui Bordeaux est une ville dynamique et attrayante. Peu de personnes savent comment elle a tiré profit de la traite négrière. Pourtant, elle fut l’une des actrices clefs de ce commerce sordide. Partons donc au 18ème siècle.

Bordeaux traite négrière
Première vue du port de Bordeaux: prise du côté des Salinières vers 1758, par Joseph Vernet (1714-1789)
Joseph Vernet, Public domain, via Wikimedia Commons

Table des matières

La traite négrière à Bordeaux, les débuts

C’est dans le contexte du trafic d’esclaves africains que Bordeaux s’illustrera comme l’un des ports français de premier plan au 18ème siècle. C’est en effet dans ces années que Bordeaux va exploiter la traite négrière pour accroître son importance. À cette époque, les ports français les plus importants en la matière sont Nantes, La Rochelle, Le Havre-Rouen et Bordeaux. Entre 1713 et 1792, Nantes totalise 1470 expéditions, La Rochelle 473, Le Havre 463 et Bordeaux 417.

Entre les années 1672 et 1740, soit en 68 ans, Bordeaux n’a envoyé que 24 navires à la traite, dont la moitié après 1730. En revanche, à partir de 1740, Bordeaux expédiera autant de navires en trois ans que pendant les 68 années précédentes.

Après 1780…

La guerre d’indépendance Américaine en 1783 fait entrer les Américains sur le marché des colonies. La concurrence est alors plus importante. De plus, les besoins plus grands en main d’œuvre dans les îles et les difficultés d’approvisionnement sur les côtes africaines, font augmenter le prix des esclaves. Les négociants bordelais vont alors profiter de ce marché, dont les prix sont en hausse, pour s’enrichir.

Ainsi, la ville va devenir la 3e ville du royaume avec ses 120 000 habitants, derrière Lyon et Paris et un des 10 plus importants ports mondiaux. Bordeaux dispute aussi avec Nantes le monopole du premier port colonial français de l’époque.

Le port de Bordeaux lors de la traite négrière

Ainsi, en 1788, Bordeaux devient la plaque tournante du commerce européen et un maillon majeur du « système atlantique ». Bordeaux est alors l’un des plus grands ports d’Europe. En moyenne, 350 à 400 navires par jour transitent par cette ville et jusqu’à 450 sur certaines périodes.

La majeure partie des bateaux commercent avec d’autres pays Européens en leur vendant en particulier les produits coloniaux comme le sucre par exemple. Les autres navires accomplissent quant à eux soit un commerce triangulaire « classique » (voir l’article précédent), soit un commerce dit de droiture.

Bordeaux traite négrière
Sur le quai des Chartrons vers 1804, à Bordeaux, par Pierre Lacour (1745-1814)
Pierre Lacour the Elder, Public domain, via Wikimedia Commons

Les bateaux d’un commerce de droiture vont directement dans les colonies vendre et acheter des marchandises. Les grandes maisons bordelaises qui arment des navires préfèrent nettement cette dernière option. En effet, armer un navire pour la traite coûte beaucoup plus cher (environ 50% de plus qu’un navire en droiture) et est beaucoup plus risqué.

Le commerce de droiture n’est pas plus moral ni moins répréhensible que la traite en elle même puisqu’il profite de toute façon du travail des esclaves.

Le commerce de droiture de Bordeaux, le profit de la traite négrière

Les colonies françaises pouvaient faire affaire exclusivement avec la métropole. Aussi, la plupart du commerce bordelais se fera avec les Antilles et surtout avec l’île de Saint-Domingue.

À Bordeaux, les négociants s’enrichissent en grande partie grâce au commerce de droiture. Ils vendent aux colonies des produits alimentaires tels que la farine des minoteries de l’Agenais et du Quercy, ainsi que différents vins. Ils leurs livrent des produits textiles comme des draps de Montauban, d’Agen et de Nérac, de la laine des Landes ou des cordes de Tonneins. Partent également pour les colonies des poteries de Sadirac, des tuiles, des chaudières à sucre etc…

En retour les navires rapportent sur Bordeaux des boissons exotiques, du sucre, du café, de l’indigo, du coton, de l’acajou, etc…

Le mole St. Nicolas dans l’isle de St. Domingue, vu du mouillage par Pierre Ozanne (1737-1813)
Ozanne, Jna. Fca. (Jeanne Françoise), 1735-1795, engraver; Ozanne, Nicolas-Marie, 1728-1811, artist, Public domain, via Wikimedia Commons

Près de 200 bordelais sont propriétaires de plantations à Saint-Domingue en 1789. Et Saint-Domingue de son côté, concentre 75% du commerce colonial de Bordeaux. Les relations sociales entre les deux partenaires ne cessent de s’accroitre. L’Île de Saint-Domingue s’accroit grâce à Bordeaux, Bordeaux grâce à Saint-Domingue.

Même si le commerce se fait surtout en direct, selon une estimation, entre 1672 et 1837, les plus de 180 armateurs bordelais de l’époque seraient à l’origine de la déportation d’environ 120 000 à 150 000 Africains.

La révolte de Saint-Domingue

La plupart des grandes maisons commerciales bordelaises établirent des filiales coloniales à Saint-Domingue. Mais une insurrection déclenchée dans la nuit du 22 au 23 août 1791 par des esclaves noirs et affranchis remet tout en cause pour eux. Sur l’île, les insurgés revendiquent la liberté et l’égalité des droits avec les citoyens blancs. Cet évènement met fin à des années de collaboration.

Treize ans plus tard, le 1er janvier 1804, Jean-Jacques Dessalines proclamait l’indépendance de Saint-Domingue sous le nom de Haïti, premier État noir dans les Amériques. Désormais, beaucoup de grandes maisons bordelaises réinvestiront essentiellement dans le vignoble en métropole.

Les esclaves de Bordeaux

De nombreux esclaves sont amenés à Bordeaux des colonies où ils sont nés, plus rarement d’Afrique. Ils sont alors employés comme domestiques par de riches propriétaires bordelais. Ils peuvent aussi être valets de chambre, cuisiniers ou nourrices. Pour l’élite bordelaise, posséder un esclave est un signe de prospérité et de richesse. En 1777, on recensait 208 esclaves et 94 Noirs libres dans la ville, surtout dans les quartiers les plus aisés. Les naissances d’enfants métis en dehors du cadre du mariage étaient alors récurrentes.

Pour les hommes et les femmes assujettis au travail d’esclave, il était possible de sortir de cette condition. Bon nombre d’entre eux parvinrent à retrouver leur liberté, soit en prenant la fuite, soit en étant affranchis par leurs maîtres bordelais. La plupart restent dans la ville. Ils continuent souvent à travailler comme domestiques en recevant une petite paye (appelée gages). D’autres également apprennent et exercent un métier. À la longue, une petite communauté de gens de couleur libres se constitue à Bordeaux.

Les traces de l’esclavage à Bordeaux

La ville de Bordeaux témoigne encore de son passé lié à la traite négrière. Au fil des rues, vous pourrez voir sur les clefs de voûtes de certains arcs, des mascarons (de l’Italien mascherone : grand masque) faisant directement référence à cette triste période. Plusieurs d’entre eux représentent en effet des visages africains.

Bordeaux place de la Bourse mascaron avec le visage d’une africaine
Langladure, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons

Mascaron de Bordeaux au visage d’Africain.
Jefunky, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

Autre mascaron, 41 place Gambetta
Jefunky, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

Heureusement, la traite Atlantique fait partie du passé. Mais l’esclavage perdure encore de nos jours sous d’autres formes.

Pour en savoir plus sur la traite négrière de Bordeaux allez sur le site « mémoire de l’esclavage de Bordeaux »


Allez à l’article « La traite négrière en France, Comment s’organisa-t-elle ? » pour en savoir plus sur l’esclavage →


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