Cyrano de Bergerac n’était pas de Bergerac

Si je vous dis « Cyrano de Bergerac », vous me parlerez certainement de l’écrivain de la pièce : Edmond Rostand. Vous me parlerez aussi du long nez de Cyrano et de l’amour que ce dernier éprouvait pour Roxane. Et enfin, vous me parlerez de Bergerac évidemment…

Sauf qu’en réalité ce personnage qui prit vie sous la plume de Rostand a vraiment existé. Mais… le vrai Cyrano de Bergerac est loin du portrait qu’en a fait Edmond Rostand. En fait, l’auteur a pris bien des libertés avec cet homme qui le fascinait. Alors qui était donc le véritable Cyrano de Bergerac ? Faisons un voyage étonnant au XVème siècle pour le découvrir.

Cyrano de Bergerac

Savinien Cyrano de Bergerac, n’était pas de Bergerac

La vie de Savinien Cyrano (le vrai) n’est connue qu’a travers peu de documents. Toutefois nous pouvons trouver quelques grandes lignes d’informations dans certains écrits, notamment la biographie que son ami Henry Le Bret rédigea sur lui.

Notre homme naquit en 1619, non pas à Bergerac mais à Paris rue des Deux-Portes Saint-Sauveur (actuelle rue Dussoubs dans le 2e arrondissement). Le jeune garçon grandit ensuite dans une demeure située dans la vallée de Chevreuse, à Mauvières (actuellement dans le département des Yvelines).

Cyrano de Bergerac
Savinien Cyrano
ZH, pinxit (Zacharie Heince, 1611-1669)LAH, delin. et Sculpsit, Public domain, via Wikimedia Commons

Le château de Mauvières

Pour comprendre pourquoi Cyrano porte le nom de Bergerac, un peu d’histoire s’impose.

En 1345, durant la guerre de Cent Ans, Bergerac tombe aux mains des Anglais. Mais en 1377, l’avantage tourne cette fois du côté des Français. Louis Ier, duc d’Anjou, frère du roi Charles V, reprend alors la ville. Parmi les nombreuses personnes qui participent à l’effort de guerre côté français se trouve un certain Ramond de la Rivière de la Martigne. Celui-ci est d’origine bergeraçoise. Pour le récompenser, le duc d’Anjou donne à Mr. de la Rivière le fief de Mauvières en Saint-Forget. 

En souvenir de ses origines, il donne le nom de Bergerac aux prairies à l’Ouest de Mauvières. Ainsi, à partir de ce moment là, les Seigneurs de ce fief deviennent de Mauvières et de Bergerac.

Mauvière dans les mains des De Cyrano

En 1582, Savinien de Cyrano (le grand-père), achète le château de Mauvières. Son fils, Abel de Cyrano, et son épouse y résideront de 1622 à 1636. Ils auront six enfants, dont Hercule Savinien Cyrano et ce dernier grandit donc entre Mauvières et le Mesnil-St-Denis.

Cyrano de Bergerac
Le château de Mauvieres où a grandi Savinien Cyrano
ℍenry Salomé, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons

Le mousquetaire Cyrano de Bergerac

Savinien de Cyrano est athée, fêtard, joueur et buveur. De plus, il est libertin. Son père lui ayant coupé les vivres, Savinien s’engage donc dans la 13ème compagnie des mousquetaires. Il a alors 20 ans. Mais à cette époque la France vit une période troublée. En effet, la paix entre Catholiques et Protestants est encore fragile. De plus, nous sommes en pleine guerre de Trente Ans qui oppose la Maison des Habsbourg d’Autriche et d’Espagne au reste de l’Europe dont la France.

En qualité de mousquetaire, ce jeune soldat va être envoyé sur plusieurs fronts. Notre homme servait alors dans une compagnie de fantassins et était donc exposé à tous les coups. Durant les combats, d’ailleurs, il sera grièvement blessé par deux fois. Tout d’abord au siège de Mouzon, où il sera touché par un tir de mousquet. Puis ensuite en 1640, sa compagnie sera appelée au siège d’Arras et c’est là qu’il recevra un coup d’épée dans la gorge.

Cette expérience militaire sera décevante pour le jeune homme. Pour ces raisons, il ne restera à l’armée que trois ans.

Le siège d’Arras de 1640
Estampe anonyme, Public domain, via Wikimedia Commons

Les Cadets de Gascogne ?

Edmond Rostand a fait à tort de la compagnie où servait Savinien de Cyrano la « compagnie des Cadets de Gascogne ». C’est une pure invention de sa part. Quelques arguments ont pu toutefois pousser l’écrivain dans cette direction. Il est vrai que la compagnie comptait de nombreux Gascons et que son capitaine Alexandre Carbon de Biran de Castelgeloux était originaire d’Avance dans le Lot-et-Garonne. Mais quoi de plus normal pour un capitaine que de choisir ses hommes parmi ceux de son entourage.

De plus le bouillonnant Cyrano avait le caractère fougueux et bagarreur que l’on prête facilement aux Gascons. Gare à qui se moquerait de son nez, qu’il avait gros et long, au risque que Cyrano dégaine son épée. Paraîtrait-il que plus de dix personnes seraient mortes pour ce motif ! Seul lui se permettait de s’en moquer, comme dans la pièce « le Pédant joué » (qu’il écrira entre 1645 et 1646).

Pour conclure sur ce point, rajoutons que c’est durant sa période militaire que Savinien de Cyrano prend le surnom « de Bergerac » pour se distinguer de ses frères. Cyrano de Bergerac le mousquetaire était né !

Retour à la vie civile

Rentré de l’armée, Savinien de Cyrano fréquente les cercles de philosophes et de libres penseurs. Entre 1648 et 1653, la France connait une nouvelle période de troubles, cette fois populaires, appelée « la Fronde ». Des parlementaires et de grands seigneurs se révoltent contre le pouvoir en place et contre la politique fiscale du successeur de Richelieu : le premier ministre Mazarin. On prétend que Cyrano y participa.

Cyrano de Bergerac l’écrivain

En tant qu’écrivain, Cyrano rédigea notamment des tragédies et des pièces de théâtre mais peu seront publiées de son vivant. Et pour cause : dans un monde où la religion régit encore tout, Cyrano lui, fait la part belle au libertinage et à l’athéisme !

Comme bel exemple de cela, entre 1650 et 1655 il écrit « Histoire comique des États et Empires de la Lune » et la suite « Histoire comique des États et Empires du Soleil ». Mais ces ouvrages ne seront publiés respectivement qu’en 1657 et 1662, après la mort de leur auteur.

États et Empires de la Lune et du Soleil

Le narrateur Cyrano, pour atteindre la lune s’élève dans les cieux grâce à des fioles de rosée.
Public domain, via Wikimedia Commons

Dans « Histoire comique des États et Empires de la Lune », Cyrano parle de lui à la première personne. Dans cette histoire il tente de rejoindre la lune. Une fois sur place, il arrive au Paradis terrestre et découvre que tout s’inverse sur la lune car on appelle la Terre la Lune et les vieux obéissent aux jeunes. D’ailleurs, il redevient lui-même un adolescent de 14 ans. Il y rencontre des personnages bibliques tels qu’Adam et Ève, Élie ou encore Hénoch. Mais à cause de son manque d’esprit religieux, Cyrano est exclu du Paradis et vole une pomme de l’Arbre de Science. Les Séléniens (habitants de la Lune) ont l’étrange particularité de se nourrir de fumée et leur monnaie d’échange est le poème. Ils marchent aussi à quatre pattes et trouvent très étrange que Cyrano marche sur ses deux jambes.

États et Empires du Soleil

Le vaisseau spatial de Cyrano
 Public domain, via Wikimedia Commons

La suite de ce récit se retrouve dans « États et Empires du Soleil ». Dyrcona (anagramme de « D(e) Cyrano ») est alors pourchassé par le parlement de Toulouse. Celui-ci le condamne au bûcher au motif de sorcellerie pour avoir pensé librement. Lors de son incarcération, il réussit à fabriquer une machine spatiale et s’envole de la tour où il est enfermé. Ce drôle d’engin est constitué d’une boîte percée en haut et en bas, équipée d’une voile, et surmontée d’un vaisseau de cristal en forme de globe. Ayant atteint le Soleil, Dyrcona découvre que les oiseaux, les arbres ou encore les fruits parlent et raisonnent. Les oiseaux sont athées et haïssent la guerre. Ils contestent jusqu’à la supériorité de l’homme sur les animaux. Le héros rencontre aussi des philosophes comme Descartes par exemple.

Ces deux ouvrages annoncent un peu la science-fiction avant l’heure. De plus, tout au long de ces lignes, l’auteur se moque des coutumes des gens de son temps, des conventions, des hommes de science et du savoir de son époque.

Les dernières années de la vie de Cyrano de Bergerac

En 1653, il entre au service du duc Louis d’Arpajon qui aimait s’entourer d’hommes et de femmes de lettres. Le duc finance notamment la publication de « la Mort d’Agrippine » écrite par Savinien Cyrano. Cette pièce, tout en revendiquant l’athéisme, dénonce les machinations du monde politique qui fait de la religion son instrument.

Mais, en 1655, Cyrano de Bergerac est victime d’un accident qui lui sera fatal. En sortant de chez le duc d’Arpajon, il reçoit sur la tête une pièce de bois, peut-être d’un échafaudage. Les circonstances sont troubles et on ne sait pas si c’est un accident ou une tentative de meurtre.  Quoi qu’il en soit, après cet incident, Cyrano va se réfugier à Sannois non loin de Paris. C’est là qu’il décèdera d’une violente fièvre des suites de l’accident. Nous sommes le 28 juillet 1655, Savinien Cyrano a 35 ans.

Après sa mort

Après sa mort, Cyrano fera l’objet de vives critiques. Son nom apparaîtra alors dans plusieurs écrits qui le ridiculiseront. D’autres personnes prendront au contraire le parti de saluer ses œuvres littéraires.

Sa vie sera finalement reprise et fortement romancée par Edmond Rostand en 1897. Soldat, philosophe, poète, antidogmatique, Savinien de Cyrano était une personnalité complexe et ses écrits sont là pour en témoigner. Une erreur de Rostand le situant en Dordogne a fait que Bergerac adopte ce personnage qui n’a jamais foulé son pavé. Savinien de Cyrano, le vrai, aurait sûrement beaucoup apprécié l’initiative !

Sources :

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